La conversation tourna court lorsque Jude renversa lentement la carafe sur la tête de Léo, le sourire aux lèvres. Le pauvre avait tellement insisté qu'elle avait considéré cela comme du harcèlement. Il faut bien avouer que fixer une demoiselle des yeux, en promenant ses doigts sur ses épaules et son visage, n'est pas forcément bien vaincu par la donzelle en question, c'est-à-dire Jude.
Matt se leva pour aller déposer son plateau. Il ne vit malheureusement que trop tard la flaque d'eau qui le fit basculer: ses jambes partirent en arrière, mais le reste de son corps ne suivit pas ce mouvement général. Matt atterit alors sur le ventre, le nez sur son plateau, ses bijoux de famille écrasés.
" Dépêche-toi, Turner ! "
Il soupira et se releva tant bien que mal, sous les rires des élèves.
"Tu as de la chance qu'on soit dans un grand lycée.
_ Oui, j'ai de la chance. Comme ça ils sont encore plus nombreux à avoir vu ça.
_ Oui, tu as de la chance. Parce que tu peux te fondre dans la masse."
Matt aurait pu prouver par A+B que Jude avait tort, cela n'aurait rien changé. Elle aurait encore trouvé le moyen d'avoir le dernier mot.
Le reste de la journée passa lentement, trop lentement au goût de Matt. Une seule pensée l'obsédait, malgré lui. Quoi qu'il fasse, elle était toujours présente dans son esprit. Ellen. Alors pourquoi avait-il eu l'impression de ne plus l'aimer assez pour continuer ? C'était la seule raison qui avait motivé sa rupture. Il hésita, puis se décida à ne surtout pas en parler à Jude, pour éviter toute réaction disproportionnée du type: " Tant pis pour toi. T'es vraiment con". Ce qui n'était pas totalement faux.
Une fois rentré chez lui, en prenant soin de ne pas trébucher sur les marches et monta s'enfermer dans sa chambre, dont il claqua la porte. S'il se pensait à présent tranquille grâce à cette action, c'était une erreur d'y croire, puisque la porte se rouvrit sur une tête blonde.
" Qu'est-ce tu veux, Charlie ? "
Le dénommé Charlie, au lieu de répondre, vint d'une démarche légère, mais assurée, s'assoir sur le lit de Matt.
" Qu'est-ce qui t'est arrivé, cette fois ? T'as une tête encore plus moche que d'habitude.
_ C'est de famille.
_ Je crois bien, rigola Charlie. Alors, dis-moi, frérot. "
Il remarqua la tête de son frère, et enchaîna:
"Sérieusement, tu pensais tout de même pas que j'allais te laisser changer de sujet ? "
Matt se résigna alors à lui parler de cette affreuse journée. Quelle coïncidence, il oublia de raconter à son grand frère les pensées déprimantes qui l'avaient envahi dans l'après-midi même à propos d'Ellen. Malheureusement pour lui, Charlie était un véritable détecteur de mensonges, surtout lorsqu'il s'agissait de Matt.
" Et avec Ellen, ça se passe comment ? demanda-t-il innocemment. "
Puis, voyant que son petit frère adoré avait du mal à répondre, il continua.
" Okay, j'ai compris. Tu l'as larguée. Mais tu penses à elle. Et tu ne sais pas quoi faire. "
Charlie connaissait parfaitement Matt, et devinait à la moindre de ses expressions la dernière connerie qu'il avait faite. Il semblait abonné au " Matt Turner quotidien ", et avait appris au contact de Matt à réfléchir de travers, ce qui l'aidait à mieux le comprendre.
Celui-ci le gratifia de deux yeux ronds.
" Allez, va la voir. "
Matt hésita et sortit de sa chambre, avec un dernier regard pour son frère qui fouillait déjà son tiroir à la recherche de chewing-gums probablement. C'est une fois dehors qu'il réalisa que son propre frère venait de le virer de sa chambre.
Il haussa les épaules et se prépara mentalement au parcours du combattant qui le séparait de la demeure d'Ellen. Quelques écorchures plus tard, il était devant sa porte, et hésita à frapper ou sonner.
C'est au moment où il se décida que la porte s'ouvrit sur son poing déjà levé. Il esquissa un sourire gêné à la jeune soeur d'Ellen qui se tenait en face de lui, et remarqua alors ses yeux rougis.
Il ouvrit la bouche pour la questionner, mais une ombre se dessina derrière la fillette.
"Va dans ta chambre, ma chérie. "
La petite disparut dans l'escalier, et la femme se retourna vers Matt. avant qu'il ait eu le temps de dire quoi que ce soit, elle lâcha dans un souffle: "Elly...Ma fille est morte..."